Carnoustie : le défi suprême

par Raymond Green

La 147 ème édition du British Open se dispute de jeudi à dimanche sur le mythique parcours de Carnoustie, en Ecosse. Evocation d’un parcours de légende. Un véritable monument du golf.

Par Miguel Tasso

C’est la huitième fois de l’histoire que ce links accueille le British Open. Il a auparavant couronné Tommy Armour en 1931, Henry Cotton en 1937, Ben Hogan en 1953, Gary Player en 1968, Tom Watson en 1975, Paul Lawrie en 1999 et Padraig Harrington en 2007. De grands noms pour un lieu de légende. Aux yeux de nombreux spécialistes, Carnoustie est en effet souvent considéré comme le links le plus difficile au monde. L’équivalent du Paris-Roubaix en cyclisme. Lorsque le vent est de la partie comme c’est souvent le cas dans ce coin de l’Ecosse  le parcours recèle, il est vrai, tous les pièges pour déstabiliser les champions les plus aguerris. Rough épais, bunkers profonds, ajoncs, genêts et arbustes, petits ruisseaux serpentant le long des fairways : il ne manque rien, pas même des greens rapides à multiples plateaux. En vérité, le Carnoustie Golf Links ne laisse aucun répit. Il oblige le joueur à une concentration maximale du premier au dernier coup. Sur le Old Course de St.Andrews, quelques trous permettent de souffler. On pense, par exemple, au finishing hole. C’est aussi le cas sur les trous 12 et 13 à Muirfield ou sur les premiers trous à Troon. A Carnoustie, en revanche, il n’y a rien de tout cela. Chaque trou représente un vrai défi pour le swing. C’est dire si le mental y joue un rôle essentiel, surtout dans une épreuve comme le British Open où l’enjeu est si important.

La griffe de Old Tom Morris

La création du parcours de Carnoustie date officiellement de 1870. C’est le champion Old Tom Morris qui a posé sa griffe sur un dessin qui, depuis, n’a que légèrement évolué. Ceci dit, on jouait déjà au golf bien plus tôt dans cette petite ville de la région d’Angus, sise sur la côte Est de l’Ecosse. Certaines archives évoquent la pratique de ce sport dès le milieu du XVIème Siècle. Une chose est sûre : à l’initiative de Robert Chambers, un notable du coin, un parcours de dix trous avait vu le jour en 1840 pour répondre à la demande locale et à l’ouverture d’une ligne de chemin de fer, baptisée d’ailleurs Golf Street Railway Station. C’est sur base de ce dessin initial qu’Old Tom Morris paracheva ensuite son œuvre. Retouché en 1926 par James Braid, quintuple lauréat de l’Open, le parcours acquit une dimension de « championship course » qui lui permit d’accueillir rapidement de grandes compétitions, comme le Scottish Amateur de 1930. Et l’organisation du British Open en 1931 lui conféra, dans la foulée, une renommée mondiale. Lors de cette pendaison de crémaillère, l’Américain Tommy Armour s’adjugea la victoire grâce à quatre cartes au-dessus des 70 (73, 75, 77 et 71) pour un total de 12 coups au-dessus du par. Pour l’anecdote, le prize money de l’époque était de 500 Livres, dont 100 pour le vainqueur… L’Anglais Henry Cotton remporta l’édition de 1937. Il signa des scores de
74, 72, 73 et 71 dans des conditions dantesques avec de la pluie et du vent. Tout auréolé de sa victoire au Masters d’Augusta quelques mois plus tôt, l’Américain Byron Nelson dut, tout penaud, se contenter de la cinquième place.

La magie de Ben Hogan

L’édition de 1957 restera dans les annales. Au sommet de son art, l’Américain Ben Hogan remporta la Claret Jug en offrant un véritable récital de coups gagnants. Il termina le tournoi à deux coups sous le par grâce, notamment, à une dernière carte de 68.

Champion d’exception et considéré comme l’un des meilleurs joueurs de sa génération, Ben Hogan a écrit quelques unes des plus belles pages du golf. Son triomphe de Carnoustie est assurément l’une d’entre elles. A l’époque, âgé de 40 ans, il dominait la discipline sans partage, collectionnant les victoires. Un grave accident de voiture avait failli lui être fatal en 1949. Mais, malgré de nombreuses fractures, il était revenu à son meilleur niveau. Habituellement, Hogan ne jouait jamais l’Open britannique. Mais en 1953, après des victoires au Masters et à l’US Open, il daigna traverser l’Atlantique pour sceller son statut de meilleur joueur du monde et conquérir un troisième Grand Chelem consécutif, un exploit jamais réalisé. Forcément, il ne maîtrisait guère les particularités des links écossais. Il arriva une semaine avant le début de la compétition afin de s’adapter. Son swing – qui fut longtemps la référence absolue – se chargea du reste. Veni, vidi, vici. Souverain, le génie texan dompta rapidement la situation et s’imposa sans trembler avec quatre coups d’avance sur le second. La presse de l’époque parla du « Hogan Chelem » pour évoquer la triple couronne du champion. Il fallut attendre l’an 2000 pour qu’un autre joueur – le grand Tiger Woods – remporte à son tour les trois premiers Majors de l’année. Sa soif de victoire étanchée, Ben Hogan ne rejoua plus jamais l’Open
britannique. Il est donc le seul joueur invaincu dans l’épreuve !

Les deux eagles de Gary Player

En vérité, Carnoustie ne sacre que des joueurs d’exception. En 1968, c’est Gary Player qui soulève ainsi la coupe tant convoitée. Cette année-là, les conditions météorologiques étaient très délicates avec un vent à décorner les bœufs. Mais il en fallait davantage pour déstabiliser le champion sud-africain, véritable orfèvre dans les coups techniques. Maître tacticien, le « Black Knight » usa généreusement de son fer 2 pour garder les balles bien basses. C’est sur le trou n°14, un par 5 surnommé « Spectacles » en raison des deux bunkers de fairways situés 70 mètres avant le green, qu’il scella sa victoire, signant deux eagles lors des deux derniers tours. Même le grand Jack Nicklaus dut hisser le pavillon blanc ! En 1975, c’est Tom Watson, autre légende du golf, qui marque de son
empreinte le parcours écossais. Agé de 25 ans à peine, l’Américain débarque, lui aussi, à Carnoustie sans grande expérience du jeu « made in Scotland ». Mais le jeune-homme est doué. Très doué. Extraordinaire manieur de balles, il invente des coups et s’accommode parfaitement des caprices du vent. Après les quatre tours règlementaires, il partage la tête avec l’Australien Jack Newton. Comme le veut la tradition de l’époque les deux hommes se retrouvent donc le dimanche (le tournoi se terminait toujours le samedi) pour un playoff sur 18 trous. Watson s’impose sous la pluie grâce à un par sur le dernier trou. Il remportera, dans la foulée, quatre autres British Open. Un record. Et il deviendra le plus grand spécialiste des links de l’histoire du golf.

La tragédie Van de Velde

Ceci dit, quand on parle de Carnoustie à un passionné, ce sont d’abord les images surréalistes de l’Open 1999 qui reviennent en boucle. Flash-back. Zoom-arrière. Au départ du dernier trou, le Français Jean Van de Velde a une main et demi sur la Claret Jug. Confortable leader, il peut se contenter d’un double bogey pour entrer dans la légende et remporter le titre. L’affaire semble cousue de fil blanc. C’est à peine si, au Club House, le sculpteur n’a pas déjà écrit son nom sur le trophée.

Mais, en golf, rien n’est jamais acquis. Le joueur basque décide de frapper son driver sur le tee de ce dix-huitième trou, un par 4 de 450 mètres. Le choix est audacieux. Il aurait pu se contenter d’un fer. Mais le résultat n’est pas trop mauvais. Sa balle file dans le rough avec un lie plutôt correct. C’est lors du deuxième coup que tout se complique. Il opte pour le fer 2, un club qui lui a bien réussi jusque là. Mal calibrée, la balle touche la tribune et se retrouve dans de hautes herbes, quasiment injouable. Sur son troisième coup, il tente de toucher le green mais son approche atterrit dans l’obstacle d’eau jouxtant l’objectif. Le scénario catastrophe dans toute sa splendeur. En perdition, il envisage un moment de jouer la balle dans l’eau, allant jusqu’à se déchausser. Au micro de la BBC, Peter Alllis n’en croit pas ses yeux. Les photos ont fait le tour du monde. Finalement, dans un éclair de sagesse, il décide de se dropper, se retrouve dans le bunker et finit par sauver miraculeusement un triple bogey pour partir en playoff. Mais l’émotion le rattrape et, in fine, c’est l’Ecossais Paul Lawrie qui arrache la victoire. De mémoire d’archiviste, on n’a jamais vu un tel gâchis dans l’histoire de l’Open ! Sergio Garcia eu aussi la victoire au bout des doigts lors de l’édition de 2007. L’Espagnol a putté pour la victoire sur le « finishing hole » mais sa balle frôla le trou et ressortit. La fameuse « virgule ». En playoff, sur
quatre trous, l’Irlandais Padraig Harrington s’adjugea le trophée.
Décidément, à Carnoustie, il se passe toujours quelque chose. Nul doute que ce sera encore le cas cette année !